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01.05.2016
Patrice Nganang: “La littérature camerounaise est au sommet de la littérature africaine.”

J’ai eu la chance de discuter Patrick Ngananag autour de ces travaux littéraires. Égal à lui-même, dans un langage suitant de sincerité, celui qui se présente comme étant le concierge de la république m’a expliqué ce que signifie être un écrivain.

 

Steve : Bonjour et merci de nous accorder cette interview. Votre roman à succès Mont plaisant qui rend hommage à la production intellectuelle du sultan Njoya  vient d’être traduit en anglais par la prestigieuse maison d’édition américaine  Farrar, Straus and Giroux. C’est une fierté pour nous tous. Bravo

 

Patrice : Merci.

Steve : Vous vivez aux États-Unis aujourd’hui, après avoir vécu en Allemagne. Où vous sentez-vous chez vous ? Aux États-Unis ? En Allemagne ? À Yaoundé où vous avez passé votre enfance ? En quoi le fait de quitter son pays d’origine peut-il être bénéfique pour un écrivain ?

 

Patrice : Cette comparaison est injuste car chacun de ces pays m’a donné quelque chose de différent. Et cette réponse,  je l’ai donnée il y a deux semaines à une de mes étudiantes qui me l’avait posée  justement. J’ai passé toute ma vie à être traité de diaspora, d’abord parce que Bamiléké  né à Yaoundé, j’étais toujours considéré comme citadin, du moins durant les vacances chez mes grands-parents, par mes cousins, et aujourd’hui de manière identique. Il n’y a sans doute aucun lieu où je sois vraiment chez moi, autre que dans mes écrits. C’est-à-dire que  le pays de mon imagination a pour capitale Yaoundé. Yaoundé est donc le lieu où je suis chez moi.

 

Steve : Près de 30 ans que vous écrivez sur le Cameroun. Qu’est-ce qui a changé dans ce Cameroun ces trente dernières années. Ça veut dire quoi être camerounais aujourd’hui en 2016 ?

 

Patrice :La situation du Camerounais est celle d’un être dominé, et plus particulièrement, parce que le Cameroun a été le théâtre premier de la guerre de libération de la France, la situation du notre pays est devenue celle d’un espace captif de la droite. Cela n’a pas changé depuis 1940, car le paradigme politique de cette droite française-là est encore ce qui définit ce qui chez nous est entendu comme normal, et exclut ce qui est lu comme faisant partie de la pure folie. Comme quoi, aujourd’hui encore ce qui par exemple au Sénégal est normal, relève encore de la pure folie dans notre pays, qui dans les faits, est encore captif.

 

Steve : Les thématiques traitées dans votre livre Temps de chien seraient-elles donc encore d’actualité dans le Cameroun d’aujourd’hui ?

 

Patrice :Oui, et voilà d’ailleurs la raison pour laquelle il m’est impossible d’écrire une suite à ce livre, car il est politiquement suspendu, comme le présent du Cameroun, suspendu sur un présent coagulé. Son appel au soulèvement populaire demeure, lui qui a été formulé en 1997, et a trouvé sa matérialisation dans de nombreux pays africains, dont le Burkina Faso, le Sénégal, et bien sur les pays maghrébins. Il demeure parce que soudain au Cameroun le concept de rue devient essentiel comme donnée politique. Je veux dire qu’à l’ exclusion du coup d’Etat, la révolte populaire, non-violente donc, est soudain entrée dans le vocabulaire de l’imagination politique camerounaise. Cette histoire est donc encore en train d’être écrite.

 

Steve : « Ce pays a cessé d’avoir un écrivain en son sein en 2001, et son nom c’était Alexandre Biyidi Awala, alias Mongo Beti alias Eza Boto. Nous portons encore son deuil » C’est ce que vous avez écrit sur votre page Facebook le 3 Avril dernier et j’avoue que ça m’a fait réfléchir. Ça veut dire  quoi être écrivain ?

 

Patrice :Oui bien sur, parce qu’un écrivain est d’abord  le réceptacle de l’histoire collective qui lui est léguée de plusieurs façons, mais surtout sous la forme de témoignages, et ensuite, parce que l’écrivain est celui qui se sert de l’alphabet pour transformer ces témoignages en narratif collectif. L’écrivain se situe donc du point de vue du peuple et n’est pas partisan, bien au contraire, sa position étant dictée par les témoignages reçus, il est de ce point de vue le partisan populaire. Cette fonction qui avait été définie pour nous par Njoya, et ancrée à gauche par Mongo Béti est là, béante, mais encore possible.

 

Steve : Êtes-vous un écrivain ?

 

Patrice :Oui, bien sur.

 

Steve : Patrice Nganang, vous vous présentez comme concierge de la république. Je suis sûr que beaucoup comme moi n’ont pas très bien compris cette notion. Qu’est-ce que ça veut dire ?

 

Patrice : Le concierge est le réceptacle des clefs des maisons, des histoires et des chuchotements de tout le monde. Il est le témoin des vies de tout le monde, et bien sur celui qui tient le palmarès de chacun, qui est donc capable d’émettre un jugement bien précis sur chacun. Le concierge est une fonction neutre, qui, parce que publique, et donc dans une république, ne peut qu’être le disc-jockey de la scène publique. C’est que la scène publique n’est pas simplement un conglomérat d’associations, de personnes, ou alors de voix. Elle est rythmée par une dynamique qui donne une orientation à l’histoire. Ainsi la scène publique de 1930, de l’époque de Njoya, n’est pas celle de 1970, de l’époque de Mongo Béti, ni encore moins celle d’aujourd’hui. Ces scènes publiques sont toutes rythmées par une volonté bien précise qui leur donne une orientation qui fasse qu’a posteriori, les actions entrent dans un courant défini. Le concierge de la république remplit cette fonction. Donner un sens à des petits gestes, une orientation à des petits actes, et une fonction à des gestes bénins.

 

Steve : A la différence de la littérature africaine anglophone, la littérature africaine francophone est beaucoup moins connue, moins lue et beaucoup moins traduite à travers le monde. Quel est selon vous le problème et que faut-il faire pour y remédier ?

 

Patrice : Ce problème est déjà en train d’être résolu, car c’est simplement une situation née de l’absence d’agents littéraires en France. Mais c’est en train d’être remédié. J’ai un agent littéraire, et beaucoup de mes collègues en ont un. Il fallait bien se rendre compte que le monde évolue, et que nous ne sommes plus au 19eme siècle. Il y en a qui se sont rendus compte de cette lapalissade en France.

 

Steve : Quel regard portez-vous sur la littérature camerounaise aujourd’hui ?

 

Patrice : La littérature camerounaise est au sommet de la littérature africaine. Il faut se rendre compte qu’en même temps, deux romans camerounais sont publiés par les plus grandes maisons d’Edition de cette terre. Mont plaisant, mon livre bien sur, mais aussi Voici venir les rêveurs de Imbolo Mbue. Il y a dix ans, je parlais d’un apartheid littéraire qui avait divisé notre littérature en deux branches qui ne se parlent pas. Aujourd’hui, l’extraordinaire est que ces deux branches se trouvent au sommet. C’est unique, c’est sublime, et c’est rare. Pour la littérature camerounaise d’expression française, évidemment avec des œuvres produites tant au Cameroun qu’en France ou d’ailleurs de la Cote d’ivoire, je vois d’extraordinaires voix qui arrivent. Il leur faut sans doute encore s’inscrire dans le champ de la vie, des batailles quotidiennes de gens, de l’entreprise collective, mais ça arrivera.

 

Steve :À quand votre prochain livre ?

 

Patrice : J’ai tout mon temps, le temps de vivre, de travailler avec les Camerounais, de bâtir des solidarités, et c’est ce que je fais avec Génération Change. Ou alors dans la Maison de l’écrivain que j’ai ouvert à Yaoundé, et qui, pas à pas se trouve une âme dans l’action bénévole, dans le volontariat, mais surtout dans des œuvres collectives. Un écrivain n’est pas une machine à écrire des livres, mais comme j’ai dit plus haut, un concierge de la république. C’est cette fonction-là que je remplis.

 

Merci Patrice Nganang

 

 

 

1Comment
  • Paul-Marius NKENG BAKOUYACK
    Posted at 13:36h, 01 mai Répondre

    Belle interview. Merci pour cette découverte. La définition de concierge est si précise, je trouve que c’est un “métier noble.”. Merci !

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