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01.05.2016
Le ravissement des innocents de Taiye SELASI

Ceux qui me connaissent savent que je suis un très grand amoureux de la romancière Taiye Selasi, que j’ai eu la chance de rencontrer il y a quelques semaines à Berlin. Quelques mois avant la sortie de la traduction de son roman Ghana must go ( Le ravissement des innocentsdans sa version française), j’arpentais Youtube, Google etc.. à la recherche de ses interviews, ses articles etc. C’est que Taiye Selasi, en plus d’ être charmante est caractérisée par son éloquence. Elle traite avec beaucoup de perspicacité des thèmes tels que le racisme, l’immigration, l’appartenance à un lieu etc… qui m’intéressent beaucoup. De ce fait, c’est avec beaucoup d’enthousiasme que j’ai entamé la lecture de son roman, qui a été un best-seller aux États-Unis. Bien évidemment, j’ai été … ravi.

1-Le ravissement des innocents ou une l’histoire d’une famille déchirée

« Kweku meurt pieds nus un dimanche matin avant le lever du jour , ses pantoufles tels des chiens devant la porte de la chambre. Alors qu’il se tient sur le seuil entre la véranda fermée et le jardin, il envisage de retourner les chercher. »

Kweku, chirurgien ghanéen meurt à la suite d’une crise cardiaque. C’est sur cette note tragique que s’ouvre le livre. Comment un si talentueux médecin peut-il se laisser tuer par un banal infarctus? Lui, reconnu comme étant le meilleur chirurgien de son centre médical. Pourquoi n’a-t-il point réagit ? Pourquoi n’a-t-il pas appelé les secours ? Ces interrogations ne trouveront des réponses que dans la suite de la première partie du roman intitulée « Le retour » . Partie dans laquelle Selasi balaie dans un désordre chronologique(voulu ?) les événements qui ont précédé cette mort…

La famille Sai vit au États-Unis :

a- Kweku, le père est injustement renvoyé du centre médical dans lequel il travaille. La cause ? Le racisme de quelques égoïstes bourgeois :

« Kweku avait fait tout son possible, ils ne s’en seraient pas mieux tirés. Peine perdue. Un doute perdurait. Le docteur Putnam « «Putty » Gardener – médecin de confiance de la famille Cabot, membre de la même confrérie de Yale que le veuf Kip, et de l’élite de Boston, raciste, golfeur -soutenait que le chirurgien n’avait pas (a) correctement évalué les risques ni (b) su les communiquer. »

Pris d’une honte, il ne l’avouera jamais à sa famille, qu’il va plus tard abandonner pour s’installer au Ghana où il trouva finalement la mort.

b-La maman Folásadé, d’origine nigériane.

c-Le premier fils Olu, devenu chirurgien comme son père.

d- Taiwo et Kehinde, les jumeaux

-Taiwo, la belle :

« Ma plus belle œuvre – hormis Taiwo, pense-t-il soudain, une idée saisissante. Sur quoi Taiwo- buissons noirs en guise de cils, roches ciselées en guise de pommettes, pierres précieuses en guise d’yeux, lèvres du même rose que l’intérieur d’une conque, une beauté improbable, une fille impossible-surgit devant lui, interrompant son numéro de Mari Prévenant avant de dissiper en fumée. La plus belle œuvre que j’ai créée seul, se corrige-t-il. »

-Kehinde , l’artiste de talent.

Ce roman est aussi un récit sur la relation qui lie les jumeaux. Tout au long du roman, on va vivre les perpétuels déchirements, les ruptures, les mystères, l’amour de Taiwo et Kehinde. Il faut savoir que Taiye Selasi est elle-même jumelle. Cela explique sa grande maîtrise de la relation entre des jumeaux. On peut lire à la page 106: « Les ibeji (jumeaux) sont les deux moitiés d’un esprit, un esprit trop volumineux pour tenir dans un seul corps – des êtres liminaux, mi-hommes mi divinités, qu’il faut par conséquent honorer, même adorer. »

e- Sadie , la dernière est en permanente quête d’elle-même, de son indépendance

 

2-Le ravissement des innocents ou la mini-autobiographie d’une afropolitaine ?

Taiye Selasi se définit comme une afropolitaine. Elle l’explique d’ailleurs dans son très célèbre texte Bye-Bye Barbar que vous pouvez lire ici : http://thelip.robertsharp.co.uk/?p=76

En commençant la lecture du livre, je m’attendais à ce qu’il soit essentiellement basé sur l’immigration ou qu’il soit dans une moindre mesure une autobiographie. Je ne m’étais pas totalement trompé. Les personnages de l’auteure lui ressemblent beaucoup. Ils sont issus d’un père ghanéen et d une mère Nigeria comme elle. Ils ne sont pas stables dans l’espace puisque que l’histoire navigue entre le Nigeria, le Ghana, les Usa, la Grande Bretagne- l’auteure a vécu en Italie, en Grande Bretagne, aux USA , Allemagne. Par ailleurs, il y a aussi cet non appartenance à un lieu, ce sentiment d’être étranger et rejeté partout où l’on va. C’est ce que vont vivre les enfants Sai lorsqu’ils retourneront en Afrique pour les obsèques de leur père. .

3-Le ravissement des innocents ou l’élégance de la langue

Lorsque j’ai rencontré l’auteure il y a quelques mois à Tedx Berlin, je lui ai dit que son roman ressemblait à une très longue chanson, douce par certains moments, agitée par d’autres, ponctuée par des notes parfois graves et parfois basses. Elle en a rit et m’a confié qu elle lit beaucoup de poésie. En effet, la prose est d’une beauté saisissante. Le point fort (ou faible pour certains) de ce livre est sans aucun doute son style déroutant, atypique, un style Taiye comme elle aime à le dire. On a néanmoins parfois l’impression que l’usage de la complexité n’a parfois pour seul objectif que d’épater le lecteur. La lecture même si elle est la plupart du temps agréable, peut s’avérer quelques fois difficile. La première partie notamment est assez complexe dans sa structure et j’ai dû lire les trente-quatre premières pages pour comprendre. Un des moments forts du récit :

« Son cœur se serre une seconde fois devant l’existence de la perfection et de son obstination à exister dans le plus vulnérable, devant son propre refus -d’une cohérence remarquable- d’en être chaviré. Une cohérence désolante. La malédiction de la lucidité. Quelque soit la corde qu’il tire de cet affreux nœud : (a) la futilité de la lucidité étant donné la fatalité de la beauté, une beauté infiniment moins présente au sein de la fragilité dans un pays où une mère encore ensanglantée doit enterrer son nourrisson, se laver au jet et rentrer chez elle pour piler l’igname. (b) la constance de la beauté, même au sein de la fragilité! une goutte de rosée avant l’aurore qui s’évaporera dans quelques instants, dans un jardin du Ghana, le Ghana luxuriant, le Ghana doux, le Ghana agréable, le Ghana verdoyant où périt tout ce qui est fragile »

Avec ce premier roman magnifique, sophistiqué, Taiye Selasi s’inscrit sur la liste déjà longue des écrivains africains anglophones de grand talent. C’est une réelle Écrivaine qui sait jouer avec la langue, qui la travaille . Une romancière à suivre donc. Achetez son livre et LISEZ-LE : Vous ne le regretterez pas.

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