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01.05.2016
Le Malheur de Vivre de Ndèye Fatou KANE

Le Sénégal, pays par excellence de la littérature africaine francophone n’a de cesse de nous offrir des écrivains au talent incommensurable. Qui ne se souvient pas de Mariama Bâ et de son premier roman, de Sembène Ousmane et son style singulier ! Qui n’a pas lu l’indémodable L’aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane! Dans la préface du roman de sa petite-fille, ce dernier annonce :

« Si vous voulez avoir le cœur net, sachez d’emblée que, dès la première page entamée, vous serez pris au piège et ne refermerez le livre qu’après avoir assisté à la déchéance de Sakina Bâ, version contemporaine de l’éternelle « Vénus, tout entière à sa proie attachée . » Évidemment, comme à son habitude, il a vu juste…

Sakina est la fille d’Amadou et Mariam Bâ, deux commerçants sénégalais vivant à Paris et propriétaires de la boutique « Little Sénégal ». Cette famille est issue de la très conservatrice tradition Hal Pulaar. Amadou est arrivé en France avec des grands rêves de réussite, mais très vite, il avait été confronté à la réalité :

« L’espace d’un instant, il se revit quarante années en arrière, fraîchement débarqué de Dakar, dont le seul édifice qu’il connaissait à l’époque était l’aérogare Omar Blondin Diop.
Il était arrivé en France avec des espoirs pleins la tête. Mais, une fois sur place, il avait vite déchanté. L’Europe n’avait rien de l’Eldorado qu’il se représentait, il fallait vraiment se battre pour s’en sortir, car rien n’était acquis en ces contrées étrangères et hostiles: le racisme latent, la rigueur du c
limat, les difficultés de la subsistance … » page 98 .

C’est pourquoi , aidé par sa femme, il travaillait durement pour offrir à sa famille, et surtout à sa fille une vie des plus décentes, aisées. Et dans le souci de transmettre à sa fille les valeurs de la tradition Hal Pulaar, le couple Bâ amenait leur unique fille Sakina, chaque année au Sénégal pour les vacances. C’était le moment le plus attendu de l’année par Sakina, car la jeune fille ressentait lentement un dégoût pour les études et la vie parisienne, trop monotone, trop ennuyeuse à son goût. Elle préfèrait de loin la vie au Sénégal, animée par ses très émancipées cousines Bousso et Salamata. Les trois jeunes dames, à l’insu des parents vont se laisser plonger dans les abysses du monde de la nuit dakaroise jusqu’au jour où… :

« Mais ce qu’elle affectionnait le plus, c’était les virées en boîte. A l’époque, le dancing-club le plus en vue était le New Yorker , situé dans le très hétéroclite quartier de la Madina, où se pressait la jeunesse dorée dakaroise. Tout ce que Dakar comptait de jeunes hommes et femmes dans la fleur de l’âge et friands de rencontres s’y pressait. Et c’est là que Sakina fit la rencontre d’Ousmane, celui qui bouleversa sa vie à jamais… » page 20

Le-malheur-de-vivre-Ndeye-Fatou-Kane-Portada

Ousmane Wane est issu d’une famille très pauvre. C’est pourquoi il travaille comme gardien et envoie vingt mille francs CFA chaque mois à sa famille. Par ailleurs, le jeune homme est un « boy Dakar », c’est-à-dire qu’il passait ses soirées en boites de nuit, toujours très élégamment vêtu . C’est lors d’une de ces soirées, qu’il rencontra Sakina . Évidemment, Sakina, naïve et illusionnée, tomba sous son charme , s’éprit de lui à un tel point qu’il en devint l’épicentre de son existence :

« Ses études ne l’intéressaient plus, car pensant qu’elle y perdait du temps. Toutes ses pensées convergeaient vers Dakar, et bien évidemment vers Ousmane…
Son rêve consistait à se marier avec lui, pour vivre une vie heureuse avec nombreuse
progéniture.» page 89

Détrompez-vous ! Ndèye Fatou Kane ne s’est pas bornée à nous raconter une histoire à l’eau de rose comme on a l’habitude d’en lire. Non ! La romancière a réservé un sort grave à la si attachante Sakina. Si je me doutais de l’issu malheureuse de cette idylle, j’étais bien loin d’imaginer retrouver à la fin du roman, une Sakina solitaire, déchirée, frôlant la folie et le suicide.

Ce que j’ai aimé par dessus tout dans ce roman, ce sont indéniablement les navettes qu’effectue l’auteur entre la tradition sénégalaise et la modernité ; le livre est gorgé d’expressions Hal Pulaar et de leçons d’amour, d’espoir, de respect des anciens.

Le Malheur de vivre est le premier roman de Ndèye Fatou Kane. C’est un bouquin qui se lit très vite, tant l’écriture est maîtrisée. Je dirais même que, pour un premier un roman, la sénégalaise a réalisé un coup de maître, même si la fin de l’histoire m’a laissé sur ma faim. Je souhaitais voir Sakina se relever et changer le cours de son destin. C’est indéniable ! Ce livre a besoin d’une suite. Aussi, connaissant l’auteure, j’ai par moments eu l’impression qu’il y avait une certaine retenue, du point de vue stylistique. L’écrivain s’est visiblement refusée à prendre de gros risques stylistiques, mais nous a tout de même livré un récit limpide. Quoi qu’il en soit, j’ai hâte de lire les prochains romans de Ndèye Fatou Kane. C’est sans aucun doute une valeur sûre de la littérature africaine à suivre de très près et à encourager. Achetez son roman. Et surtout , LISEZ-le ! Vous ne le regretterez pas.

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